EPPUR SI MUOVE   ( Et pourtant, il se meut)




C’est un de mes nombreux entretiens avec Daniel ZANCA. Il se montre comme à l’accoutumée rayonnant et volubile. Peut-être préférera-t-il enthousiaste...Je risque une question dont je sens la faiblesse et les limites. Elle touche aux influences reçues ou subies par un artiste. Et pourquoi pas emprise, ascendant, voire mainmise ? Question si souvent formulée à propos des peintres ou des poètes. Les lectures heureuses, les rencontres favorables dévoileraient la vérité d’une œuvre, en livreraient comme la clef ! La réponse de Daniel montre bien qu’il convient de revisiter cette question en parlant plutôt d’empreintes que d’emprunts, non d’influences mais de Présences. J’attends les noms de maîtres incontestés qui ont déposé leur nom au panthéon des créateurs ! Daniel me confie deux grands initiateurs : Robinson Crusoé et Christophe Colomb, dont j’ignorais tout du génie pictural ! Un personnage de roman devenu légende et un navigateur légendaire à la vie romanesque !

Je ne le pique pas davantage mais je pense trouver dans la suite de notre conversation les germes d’une explication. Le propos devient grave voire - risquons un gros mot – métaphysique. La volonté de l’artiste, telle que Daniel Zanca la traduit, consiste à fixer le temps. Bien d’autres l’ont dit avant lui, et c’est même l’un des lieux communs de la poésie, de Ronsard à Apollinaire. Mais drôle de mot que fixer. On peut l’entendre dans le sens d’arrêter, tentative pour figer ce qui est fluide, insaisissable voire impensable. Mais il peut se comprendre aussi comme l’acte de regarder en face, sans crainte aucune. Forme de la contemplation. Le temps fixé se dérobe et s’abandonne au regard et à la mémoire de l’artiste. Conscient du flux et du reflux des choses, s'attachant aux objets, aux personnes, il sait bien que rien ne dure. Naguère, la lente dispersion des choses, des êtres, était comme capturée dans des concrétions marines, dans la rouille à l’ouvrage des expositions passées. Art de rouiller les pistes !

Aujourd'hui, il s'agit de montrer une façon de cheminer dans le temps avec des piliers érigés en repères : Les temps changent. Le sens de la vie se résume à ce cheminement. Daniel me dit très clairement que l’Art, serait une expression de ces attitudes exploratoires qui rendent compte de ce que nous appelons réalité. Chaque endroit où nous sommes passés, chaque objet que nous avons touché, est un repère, un bloc intemporel de la sensation vécue.

La fuite du temps s’inscrit bien dans des espaces. Robinson dans son île gravait de la durée dans le bois et la pierre pour échapper à la solitude et rompre la folie. L’espace de Daniel Zanca n’est pas clôture et isolement mais large ouverture : il rend le voyage et le rêve possibles avec la certitude au bout du vaisseau de Colomb (et du pinceau de Daniel) qu’un nouveau monde est à espérer. Ce monde neuf, toujours recommencé, Daniel le met en œuvre en retrouvant la force de la nature dans la femme, l’animal, l’œuf, le galet ou la graine. Comment cueillir ou accueillir cette nature féconde et hostile ? Le sens réside dans le parcours et dans chacune des pauses qui le jalonnent : Ce jour-là, même les nuages tombaient ; La vague ; Les pieds sur terre ; L’œuf ou la  poule ; La goutte ; Terra incognita (encéphale) ; Nessuno,salvo l'ulivo ; Troubles moments etc.

Les pistes que découvre Daniel dans (et avec) son œuvre ne nous offrent nullement des clefs et le parcours auquel nous sommes invités est bien souvent déroutant, au sens strict du mot. Et pourtant !

Nature, espace et temps sont des manières de décliner le mystère de la vie et l’énigme du monde, comme Gauguin le fit dans son œuvre testamentaire D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Mais ici le mystère est révélé en pleine lumière. Pour le comprendre, il suffit de se perdre un moment dans le parcours auquel nous invite l’œuvre de Daniel Zanca. Un illustre précurseur, posant le pied sur une terre inconnue avait cru découvrir la route des Indes !

©2017 Vladimir Biaggi (agregé de philosophie)



http://m.lamarseillaise.fr/culture/festivals/72703-video-vladimir-biaggi-et-jean-arnaud-decortiquent-le-poulpe


  
 ZANCA,

SUR DU TEMPS EN CONCRETION   (philippe MENGUE)


Deux séries de travaux surtout doivent retenir l’attention dans les créations de DANIEL ZANCA : ses sculptures immergées et ses peintures diaphanes. A travers elles deux, un seul problème, une seule question, une seule réponse : un bloc de sensation qui se dresse et qui contient un peu de temps condensé, compressé, un peu de temps à l’état pur, en « concrétion ». 

A première vue, concernant ses peintures, ça semble plutôt un propos déplacé. Mais regardons bien ("Espace bleu", "TroubleS momentS"). Sous ce qui semble comme un vernis glacé, bien lissé et lustré, avec ses pâles bleus, diaphanes et éthérés, il monte ou se diffuse quelque chose d’insaisissable quant au concept, mais plastiquement consistant.
On racontera comme suit. 

Tout part d’une sorte de vapeur, ou de nuage ou d'onde, qui glisse insensiblement sous le bleu de la surface et fait apparaître furtivement, ici ou là, quelques configurations labiles, quelque territoires plus marqués, lacs, monts ou cratères, quand ce n'est pas l'abîme de l'œil du cyclone qui monte ou guette, ou attend… Le bleu, la couleur, par le glacis devient surface et donne l'étrange impression de se détacher de lui-même en une brume de profondeur sous-jacente qui s'épand et se rétracte comme un nuage marin, une buée qui ne passe pas entre les êtres et les choses, un moment reconnaissables, sans les emporter dans un devenir imperceptible. Dans le bleu discret — ou l’ocre flamboyant de « La Jetée » embuée d’un nuage marin soulevé par les tempêtes des sables d’un Sahara brûlant—, et comme un peu froid de la diaphanie, il y a tout un monde en vibration, comme celui de l’Océan dans sa profondeur ; des figures cherchent, non la plénitude achevée dans une forme, mais comme le fil virtuel qui les connecte aux autres et les fait mutuellement résonner.
Il y va donc d'un bloc de percept et d'affect, qui creuse sa distance à toute perception ordinaire et toute émotion vécue —surtout ne pas questionner l’artiste, il serait intarissable et saurait vous raconter avec son projet « grande Méditerranée » issu de sa Tunisie natale, des anecdotes dont sa peinture n’a tout compte fait que faire, tant elle se tient suffisamment par elle-même. Et, c’est sûr, on trouverait partout des signifiants en rapport avec son vécu, mais ils recouvrent l’essentiel, la muette compression des forces et du temps qui est la puissance interne de son œuvre.
Reprenons. Le plan de départ : le bloc de sensations qui abstrait ou arrache ses vibrations métamorphiques, discrètes, aux formes courantes présentes comme à celles qu’on croit deviner. Des intensités vivantes essaiment sous le dessous de la surface lisse et comme un peu froide. Déploiements infinitésimaux qui tremblent (et qu’on grossit comme avec un zoom, « Profond écubier »), netteté du déterminé qui rejoint l’indéterminé de l’abîme sous-jacent : telle se constitue la fluidité des fonds marins, avec leurs intensités virtuelles qui montent sous la glace immobile et transparente de la surface. Variations intensives viennent du chaos et en redonnent, y renvoient, le rappellent.

Et que se passerait-il si l’on y plongeait quelque chose, on ne sait quoi, tiens, pourquoi pas, une tête sculptée aux nets contours tranchés comme celle d’une sorte de conquistador ou d’autres aventuriers des mers, comme l’artiste le faisait jadis ? Et si le vernis de la surface qui porte cédait soudain et que tout objet, bouteille ou casque, visage, corps d’homme partait à l’abîme, que verrait-on ?


On verrait ce qu’on voit quand on les en retire dans des filets ou par la corde du souvenir : des visages tordus (« Capitaine de vaisseau »), noueux, boursouflés par leur passage dans les eaux marines, comme s’ils venaient de Mars ou de Venus (« L’homme de Mars ») ou bien arrivaient comme des dieux du fond des âges (« Poséidon »). La couche de concrétion marine, comme une boue vivante qui s’est détachée du chaos de l’Océan du monde, vient nimber toute forme quelconque. Concrétion, dépôt de temps, condensation : oui. Mais ce qui compte, ce ne sont pas les effets mécaniques (d’ailleurs certaines dernières œuvres ne sont même plus immergées), ce sont les percepts et les affects nouveaux qui irradient comme d’un centre invisible crée par les concrétions mêmes du temps. En enrobant, sans enclore, de concrétion la pierre ou le morceau de métal, se créent en même temps et la surface et le centre interne qui entrent en tension secrète. Le bloc de statue quelconque, stable, immuable dans sa forme bien délimitée et aux contours bien cernés, entre en variation temporelle, s’irise. Le figuratif se défigure, se figuralise dans une sorte de rictus ou d’étonnement silencieux, comme si soudain, ces visages et ces corps ne se comprenaient plus d’être déjà rendus là, si vieux, à ce point du temps qu’on n’a pas vu passer. Le roc rigide se métamorphise, entraîné par sa surface. Il se module en concrétions noueuses, en recherche de formes nouvelles, monstrueuses. Il éclate, mais depuis son centre caché. C’est comme un coup de poing de temps, un bloc de temps décoché (on l’entend frapper en le voyant). Sa force d’expansion interne propre, par où ça diffuse, flue et ouvre des lignes de fuite. Petite pépite de temps enfermée dans la puissance de concrétion, et qui passe des peintures bleutées aux statues immergées, et retour.
On a raconté comme ça, et dans le sillage on a été propulsé sur une ligne de concept. On condensera donc pour finir, ainsi.
Notre « sol » d’immanence dont tout part : une couche faite de multiples tâches aléatoires et hétérogènes, riches en matières et couleurs variées. C’est un réseau ouvert de connections multiples en variations continues, un plateau rhizomatique qui présente le temps, le rend visible. D’abord, par les fissures, rides et craquements de toutes sortes, plis d’algues et de matières rocailleuses-corailleuses, qui creusent défigurent et abîment, plongent dans l’abîme du temps — ou le redonne quand les figures sont trop sages. Ensuite, par les amas de particules agglomérées, condensées, qui se modulent en petites métamorphoses. Soit donc, les deux vecteurs divergents du temps, celui qui tire vers le passé géant de l’antique Mnémosyne et son ancêtre Chaos, et celui qui emporte dans l’avenir vers les variations métamorphiques des devenirs. Et à eux deux, arrachés aux choses et aux perceptions vécues, ils nous donnent un percept et un affect du temps à l’état pur. Boucle du temps qui file dans un immémorial où il n’y a plus ni personne ni souvenirs ni récits. Et c’est pourquoi ce bloc est à tous. 

Janvier 2009
Philippe MENGUE 

Université de Provence, Agrégé et Docteur d’État en philosophie.Directeur de programme au Collège International de Philosophie.Auteur de:
Gilles DELEUZE ou le systeme du multiple , editions kime (1995)
Deleuze et la question de la démocratie,ed.L'Harmattan (Avril 2003)
La philosophie au piège de l'histoire : failles et disparités dans la nouvelle image de la pensée,ed. la Différence (Septembre 2004)
Peuples et identités ed. la Différence (Mars 2008)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Mengue



 



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